IVG : notre expérience de cet immense tabou 

Accordons nos violons tout de suite : je ne suis absolument pas là pour un débat « Pour ou contre l’avortement ». Je suis là pour relater mon expérience et pour apporter de  l’aide à celles qui pourraient se retrouver dans le même cas que moi. Je n’ai pas à me justifier sur le choix que j’ai fait, que nous avons fait même puisque je n’étais pas seule. Mais face à ce que nous avons vécu, je pense qu’il est important d’en parler parce que c’est le tabou sur l’ IVG qui a fait de notre expérience un cauchemar.

J’ai longtemps hésité à faire cet article car c’est un sujet épineux. Mais aussi parce que j’avais besoin de recul pour voir en parler objectivement. Maintenant que ça fait un moment, je veux le partager avec vous parce que j’estime que c’est nécessaire.

IVG
C’est peut-être cliché, mais le soleil après un orage représente bien ce que nous avons vécu. Et puis, comment tu veux illustrer un article pareil ?!

IVG = interruption volontaire de grossesse 

Pour commencer, n’ayons pas peur des mots. Celle-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom s’appelle une interruption volontaire de grossesse. Comme son nom l’indique, c’est une intervention médicale qui consiste à interrompre, à arrêter la grossesse.

accordage de violon N°2 : je ne suis pas médecin, je ne suis pas gynécologue. Les faits médicaux que j’évoque ici ne concernent que moi et ne sont en aucun cas une généralité.

Après de nombreux problèmes (encore et toujours) avec les contraceptifs hormonaux, je découvre avec tristesse/horreur/rage/colère/déception/impuissance/étonnement/je-suis-au-bord-du-gouffre (rayer la mention inutile) que malgré le contraceptif, il y a bien deux barres roses bien nettes sur le test de grossesse. Histoire d’être sûre, j’en fais un deuxième et le résultat est sans appel. Je suis bel et bien enceinte.

S’ensuivent trois jours déchirants de disputes, de rage contre la terre entière (Pourquoi moi ? Pourquoi nous ? Pourquoi maintenant ?) parce que nous savions dès que nous avons appris la nouvelle que nous passerions par une IVG. Notre situation matérielle et financière ne nous permettant absolument pas d’élever un enfant, il était hors de question de devenir parents en galère et d’imposer une vie que nous ne voulions pas à un gosse qui n’a rien demandé à personne.

Tout en essayant de digérer tout ce qui était en train de se passer, nous avons pris contact avec mon gynéco le plus rapidement possible pour lui expliquer la situation. On réfléchit à tout, on se pose une dernière fois la question pour être sûr, et on franchit la porte du cabinet. C’est le début de trois mois de souffrances psychologiques.

Un sujet tabou jusque dans le cabinet du médecin. 

Je connais mon gynéco depuis très longtemps. Ce qui au début a été un bon point car comme il me connaît lui aussi, je n’ai pas eu besoin de justifier mon choix, notre choix, pendant trois heures. On lui a expliqué, il n’a pas posé de questions, il a vu qu’on avait pris la décision ensemble et que c’était réfléchi.

Pour éviter un délais trop long, il m’a fait passer l’échographie (qui permet donc d’attester que je suis bien enceinte) dans le planning familial de la ville où j’ai grandi (pas à Lille donc mais à Berck). Tout se passe très bien avec lui, jusqu’à ce que la stagiaire me fasse passer l’écho. Dix minutes qu’elle me tripote et « elle ne trouve rien ». Évidemment, on se regarde, je me dis qu’on a peut être rêvé, que c’est rien du tout et que je ne suis pas enceinte. L’espoir fut de très courte durée. J’ai eu droit à une personne qui n’avait manifestement jamais fait d’écho de sa vie. C’est mon gynéco qui a du venir lui montrer où mettre la sonde pour voir le fœtus. Alors je veux bien que les stagiaires aient besoin de se former… Mais peut-être que les nanas qui viennent pour des IVG ne sont pas les meilleurs cobayes ?!?!?

Deuxième marteau sur la gueule de la journée, on m’annonce que je suis enceinte de 3 semaines MAIS qu’il faut que j’attende 3 semaines supplémentaires pour avorter parce que « c’est plus sûr ». Moi j’y connais rien, je suis pas médecin, ça me paraît chelou mais je dis « d’accord » et je rentre chez moi pour attendre tant bien que mal le rendez-vous où on va tout m’expliquer dans 3 semaines.

J’ai vécu les trois semaines les plus longues de ma vie. La nausée, la fatigue extrême, un dédoublement de personnalité presque… je ne me reconnaissais plus. J’étais agressive, je n’avais aucune patience et en plus, en trois semaines, t’as bien le temps de penser à ce que tu es en train de traverser et de réaliser ce qui se passe. Une torture. Y’a pas d’autres mots.

Incompétence médicale + tabou = combo parfait

Arrive le rendez-vous tant attendu ! On m’explique très vaguement comment ça va se passer, qu’il y a des chances pour que ça ne fonctionne pas. Je ne me sens pas jugée, mais limite prise pour une conne ! On m’explique que c’est pas grave, que j’ai le droit (ce qui est tout à fait vrai et il est très important de rappeler dans un moment pareil) mais sur le ton qu’on emploie pour expliquer à un enfant de 4 ans que c’est pas grave si il a fait pipi culotte alors qu’il porte plus de couche depuis hier. On était à deux, en couple, conscients de ce qu’on faisait, on l’a expliqué. Mais plutôt que de passer du temps à nous préciser ce qui allait se passer, à nous rassurer, la personne à qui on a eu à faire nous a pris pour deux idiots… et nous a raconté son propre avortement et les raisons pour lesquelles elle l’avait fait !!! On trouvé ça extrêmement déplacé. On vient pour un avortement, ce n’est pas rien, on se retrouve à jouer les psys pour le médecin qui est en face de nous. C’était improbable.

Ce après quoi elle m’explique que je vais avoir un avortement médicamenteux, que je vais aller à l’hôpital, prendre un médicament et attendre que le fœtus se décroche, que ça va faire comme des règles et que je ne vais rien voir du tout parce que le fœtus est trop petit et sera à peine identifiable en tant que tel. On nous donne des informations très vagues, on ne répond pas vraiment à nos questions mais on me dit de ne pas m’en faire et qu’on se revoit au 2ème rendez-vous qui est prévu pour faire les papiers.

2ème rendez-vous (trois jours avant le jour J), on s’attend à faire de la paperasse et là on découvre que je dois prendre une première série de cachets ! On tombe des nues, personne ne nous a rien dit. On panique légèrement mais on a pas tellement le choix. On nous explique qu’il faut prendre ces cachets pour arrêter le développement du fœtus avant de provoquer la fausse couche et qu’à partir du moment où je les prends je ne peux plus faire marche arrière. Pour être tout à fait exacte voilà ce qu’on nous a dit : « cela veut dire qu’à partir du moment où vous prenez ces cachets, si vous décidez de garder cet enfant malgré tout, il sera sans doute handicapé ou déformé ». Je pense que ça se passe de commentaires. On me dit aussi que ça ne me fera rien du tout, hormis peut-être quelques crampes et saignements légers mais que ça arrivent surtout aux femmes qui ont déjà eu des enfants, donc que je n’ai vraiment pas à m’inquiéter.

On rentre à la maison, un peu à côté de la plaque. Le lendemain, j’ai des crampes terribles et je baigne littéralement dans mon sang (au point de devoir me changer toutes les demi-heures). Évidemment c’est la panique à bord, j’avais l’impression d’être en train de mourir d’une hémorragie interne. J’appelle mon médecin traitant (c’était le week-end et le planning était fermé) qui me rassure en me disant que c’est tout à fait normal et que ça arrive dans 99% des cas. Déjà là, on a deux sons de cloche différents. Entre le planning qui reste très évasif, qui me répète de ne pas m’en faire mais qui ne m’informe pas pour autant de ce qui va vraiment m’arriver, et mon medecin qui lui m’expose avant tout les faits médicaux pour me rassurer, il y a un monde.

Le jour J

On arrive enfin à l’hôpital pour ce qu’on croyait naïvement être la dernière étape. Heureusement, l’infirmière qui s’occupait de nous a été un amour. Elle n’a émis aucun jugement sur la situation (je le précise parce que manifestement, quand je compare avec d’autres témoignages, ça arrive souvent), elle a été très attentive, très à l’écoute. Tout s’est très bien passé. Sauf le moment (ahah ben oui, sinon c’est pas drôle) où j’ai vu le fœtus après expulsion. « Non, ne t’inquiète pas, tu ne vas rien voir du tout car il ne sera pas assez développé ». Là encore, merci pour la désinformation, mais c’était entièrement faux. Je ne comprends absolument pas pourquoi on ne pas pas dit qu’à 6 semaines, je ne devais pas m’attendre à ne rien voir. Parce que je l’ai vu. Et ça mesurait 5 cm de diamètre au moins. Y’a une nuance entre « rien » et « 5 centimètres ». Pourquoi ne pas tout simplement dire la vérité ?

Rentrés à la maison, on est épuisés tous les deux mais on se sent soulagés. On a traversé ça comme des héros, on se sent mieux et on va enfin pouvoir se reposer et se remettre. Tu parles !

De surprises en surprises, on découvre qu’il y a toute une série d’examens à faire après l’intervention. On ne nous en avait pas parlé. Le fait est que je partais en vacances 10 jours après l’intervention. Pour être rassurée et pouvoir partir l’esprit tranquille, j’ai demandé à avoir une écho avant de partir. On me la fait, on me dit que tout va bien. En revanche, on ne me dit pas que je dois en repasser une dans quelques semaines. Donc à partir de ce moment, moi je me considère comme sortie d’affaire.

Je pars en vacances, je reviens, je vaque à mes occupations et je constate que je n’ai toujours pas mes règles. Étrange, parce qu’au planning, la nana m’a dit que ça allait revenir le mois suivant. Je me remémore tout ce qu’elle m’a dit et le fait qu’il y ait des probabilités pour que l’avortement médicamenteux ne fonctionne pas. Pris de doute, on décide de racheter un test de grossesse. Il est positif.

Là pour moi, c’est le pire moment. J’ai juste l’impression d’être hors de mon corps, de regarder la scène de loin et de ne pas du tout comprendre ce qui se passe. Je perds mes cheveux, je fais de l’anémie (parce que j’ai perdu beaucoup de sang après l’avortement), on fait les montagnes russes émotionnelles depuis des semaines et je suis épuisée. Physiquement et psychologiquement. On en discute, et on décide d’aller voir un autre gynéco pour ne plus avoir à faire aux deux guignols qui se sont occupé de nous jusque maintenant. Et en fait, on aurait du faire ça depuis le début.

Un avis médical correct vaut mieux que deux médecins qui te racontent des conneries 

Lors de ce rendez-vous (2 mois après l’IVG), on explique toute l’histoire depuis le début à cette nouvelle gynécologue. Elle est juste abasourdie par ce qu’on lui raconte. Elle ne comprend pas pourquoi on ne nous a pas donné 70% des informations essentielles, pourquoi on nous a même donné de mauvaises infos, pourquoi on m’a fait prendre la première série de cachets 72h avant alors que normalement c’est 48h, pourquoi on nous a fait attendre 3 semaines alors que d’après elle et ses confrères c’était totalement inutile, pourquoi personne ne nous a parlé de l’après et de ce qui allait se passer…Et surtout, elle ne comprend pas pourquoi on ne nous a pas expliqué qu’après une IVG, les hormones de grossesse sont toujours produites pendant un certain temps. D’où le test positif alors que je ne suis plus enceinte. Et elle bondit au plafond quand elle apprend que je n’ai passé qu’une seule échographie de contrôle, 4 jours après l’intervention. Mais on ne nous a pas dit qu’il fallait absolument passer une seconde échographie au bout de 6 semaines.

Du coup, elle me fait cette échographie et elle voit des grosseurs qu’elle estime inquiétantes. Elle m’envoie dans un cabinet de radiologie pour avoir un avis éclairé sur la question. Il s’avère que, n’ayant pas fait de seconde échographie de contrôle, personne n’a pu voir que je faisais ce qu’on appelle de la « rétention de résidus ». C’est à dire des morceaux (de poche essentiellement) que mon corps aurait dû expulser après l’intervention mais qu’il a gentiment conservé au chaud. On m’apprend également que je souffre d’adénomiose et d’hyper-fertilité (ce qui explique pourquoi je suis tombée enceinte même avec le contraceptif).

Avec le suivi adéquat, la situation est rentrée dans l’ordre le mois suivant. On a compris après coup tout ce qu’on ne nous avait pas dit. On a été rassurés, pris en charge pour de vrai par des gens compétents. En fait, on était terriblement en colère parce que si on nous avait dit dès le début les choses sans tabou, on n’aurait pas souffert autant pendant 3 mois. On ne comprend toujours pas comment des gens qui sont médecins, gynécologues peuvent à ce point maintenir le tabou sur l’avortement au sein même de leur cabinet. On avait l’impression qu’ils ne voulaient pas dire les choses parce que c’était un sujet dont on ne devait pas parler.

Si je prends la peine de vous dire tout ça c’est parce que je suis horrifiée de constater qu’à notre époque ça existe toujours. Et qu’à cause de ces tabous on nous a causé plus de souffrances encore que ce que représente l’épreuve d’un avortement. Chaque jour des femmes font ce choix parce qu’elles sont libres de le faire dans notre pays. Comment se fait-il que l’accompagnement ne soit pas à la hauteur dans ce cas ? J’ai eu de la chance car j’étais entourée, soutenue par mes amis, ma famille et surtout mon chéri. Mais qu’en est-il des nanas qui n’ont pas cette chance ? Qui ne peuvent pas parler de ces choses-là dans leur famille ? Qui affrontent ça seule ?

J’imagine que c’est pas partout pareil, qu’on n’a pas eu de chance. Mais quand je lis les témoignages sur internet, je constate que je ne suis pas la seule et qu’on est très nombreuses à avoir vécu un calvaire à cause de la désinformation et de la non information. Il faut en parler, il faut arrêter de faire de l’avortement un tabou. C’est un droit, c’est une liberté et chacun de nous doit être conscient de ça. Patients bien sûr, mais médecins avant tout. Certes, chaque cas est différent médicalement, mais ça ne change rien au fait qu’on ne nous a pas donné toutes les infos, même quand on posait des questions.

A l’issue de nombreuses recherches sur le sujet, j’ai d’ailleurs découvert un site internet qui classe les gynécologues qui sont étiquetés « feministes » et très ouverts d’esprit. Je me dis que si on en arrive à faire des classements de ce genre, c’est bien qu’il y a un énorme problème…et l’IVG est un des premier pointé du doigt. Violence des consultations, manque d’informations, jugements, non gratuité de l’acte (et oui parce que je ne me suis pas étalée sur ce point mais même si la sécurité sociale nous a remboursé une partie, cette aventure nous aura couté pas loin de 300€). Le lien est ici pour celles que ça intéresse. Et ici, un article de L’Obs qui complète mes propos.

J’espère de tout coeur que vous n’aurez jamais à vivre une IVG. Je vous souhaite plein de bonheur dans votre vie de femme et votre vie de couple. Si toutefois vous aviez des questions ou des commentaires (je vous rappelle qu’on n’est pas là pour débattre, merci !) n’hésitez pas à me contacter. Chaque cas est différent et propre à chacun de nous. Mais si mon expérience peut aider alors je serai ravie de vous répondre. Merci d’avoir lu ce papier jusqu’au bout.

La bise ♥

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